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défi du 3e millénaire" > "Le Vieux"
de Gudule |
| LE
VIEUX |
par Gudule |
I
- Un étranger à Fort Alamo

Benjamin pousse Nic du coude :
- Regarde, il y a quelqu'un dans la maison pourrie !
- Ça alors ! bondit Nic, n'en croyant pas ses yeux.
Un filet de fumée sort de la cheminée, les volets sont
clos, et, chose plus curieuse encore, repeints. D'un joli vert tout
neuf, couleur bourgeon. C'est proprement ahurissant !
La maison pourrie occupe le fond de l'impasse Léon. Par une
étrange aberration administrative, cette masure branlante,
sorte de chaumière d'un autre âge, a résisté
à la réhabilitation du quartier.
Coincée
entre deux HLM, elle ne tient debout que par un effet du hasard. Sa
façade affaissée, accolée comme une verrue aux
grands murs de béton rectilignes, prête à rire,
attendrit ou indigne suivant qui la regarde. Les voisins se plaignent
de son insalubrité, les promoteurs la convoitent, et les gamins
du quartier en ont fait leur repaire.
Tour à tour château hanté, Fort Alamo, et quartier
général d'Al Capone en culottes courtes, la maison pourrie,
inhabitée depuis des décennies, reprend vie de mercredi
en mercredi, pour retomber, sitôt la marmaille envolée,
dans sa froide léthargie de ruine. Y aurait-il un locataire
assez fou pour s'y installer ?
- Allons voir ça de plus près ! décide Benjamin.
Il est huit heures vingt-cinq. Dans quelques instants, la cloche de
l'école va sonner, au bout de l'avenue Jean Jaurès,
à plus de dix minutes de marche. Mais la tentation est trop
forte.
- D'accord !
Leurs cartables tressautant entre les omoplates, les deux gamins empruntent
l'impasse au pas de course.
La porte de la maison pourrie, entrebâillée depuis toujours,
a été réparée et pourvue d'une serrure.
Sur l'appui de fenêtre, entre deux pots de terre rousse, un
chat somnole.
- Fiche le camp, sale bête ! s'indigne Benjamin en faisant mine
de le chasser. Elle est à nous, cette baraque, pas à
toi... ni à ton maître !
L'animal ouvre un il et feule, les griffes en éventail
et la queue déployée. Cette provocation n'est pas du
goût de Benjamin, bagarreur par nature.
- De quoi ? Tu veux te battre, sac à puces ?
- Viens, dit Nic, le tirant par la manche, on est en retard !
L'amertume tord la bouche de Benjamin :
- Où on va jouer, nous, maintenant ?
Et avant de faire volte-face, il tend un poing vengeur en direction
de l'invisible intrus, qui se terre à l'abri de ses murs usurpés.
Celui-là, parole, il perd rien pour attendre ! Les gamins du
quartier vont lui faire payer son impudence ! |
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* * |
En
classe, les commentaires vont bon train. On ne parle que de l'événement.
Des projets, plus intrépides les uns que les autres, sont échafaudés
par quelques audacieux, pour déloger l'indésirable locataire.
Cédric propose d'allumer un incendie, mais les autres protestent
: récupérer un tas de pierres brûlées n'intéresse
personne. Mourad serait plutôt d'avis d'y introduire des rats.
Une centaine, de préférence affamés.
- Et où tu les trouveras, patate ? le houspille Miguel.
- On n'a qu'à les acheter chez le marchand d'animaux !
- T'as les sous ?
Mourad hésite, pense à ses économies et est tenté
de renoncer à son projet. Mais il s'obstine quand même,
par fierté.
- Euh... Si on se cotisait ?
Protestation générale. Mieux vaut envisager une autre
solution.
- On pourrait lui casser la figure, à ce type... insinue Benjamin,
les poings brandis.
- Ce "type", comme tu dis, est peut-être un ancien
boxeur, ou un gangster armé jusqu'aux dents ! remarque Nic.
- Tu feras une drôle de tête s'il mesure deux mètres
et pèse cent kilos ! pouffe Miguel.
-
Ou s'il te braque son révolver sur le nombril ! ajoute Mourad.
- La première chose à faire, c'est de repérer
l'ennemi, dit sentencieusement Cédric. Y a des volontaires
?
Les "volontaires" sont au nombre de trois : Franck, Ti-Fang
et Mathias, dit Tintin à cause de la mèche blonde qui
lui balaie le nez. À quatre heures, ils se rendent en délégation
sur le lieu du délit, bien décidés à récolter
un maximum d'informations.
Le chat dort toujours au même endroit, mais les volets sont
ouverts. La porte aussi. Et devant cette porte, un vieux bonhomme
est assis, fumant tranquillement sa pipe.
- Pfffttt ! On n'a rien à craindre, c'est juste un pépé
! souffle Frank à ses compagnons.
- Pour le déloger, ça sera simple comme bonjour, ricane
Tintin.
- A cet âge-là, ils ont peur de tout ! souligne Ti-Fang.
Et d'un geste emprunté à la légende des rockers,
il relève le col de son Perfecto de simili-cuir et renifle,
les pouces dans la ceinture du jean.
Sans un regard pour ses "visiteurs", le vieux se lève,
rentre dans la maison, en ressort un instant plus tard, armé
d'un arrosoir et d'un râteau.
- Qu'est-ce qu'il fiche ? s'étonne Frank, décontenancé.
- J'en sais rien... On dirait qu'il... qu'il jardine.
Consciencieusement, le vieux inonde le trottoir, puis ratisse, centimètre
par centimètre, le pavé mouillé.
- Il est dingue ! bredouille Ti-Fang, le premier ahurissement passé.
Et Tintin de s'esclaffer :
- Quand on va raconter ça aux potes, la partie de rigolade
!
Imperturbable, le vieux poursuit sa bizarre activité. Les spectateurs
hilares, qui commentent chacun de ses gestes, ne le troublent pas
le moins du monde. Il les ignore. Peut-être n'a-t-il même
pas remarqué leur présence. |
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