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Accueil > Documents > "Le défi du 3e millénaire" > "Le Vieux" de Gudule
LE VIEUX (2)
II - La galapiade

Le lendemain matin, alléchés par "le rapport de la délégation", tous les garnements du quartier sont là. Mais, à leur grande déception, pas de spectacle. Personne devant la maison pourrie. Seule une chaise vide atteste des habitudes du nouvel occupant.
Bagarre- Ben où il est, votre phénomène ? s'étonne Cédric.
- À tous les coups, ils ont inventé cette histoire pour nous épater ! crache Mourad, qui n'a pas digéré l'affaire des rats.
- Oh l'autre ! proteste Tintin, vexé. Puisqu'on te dit qu'on l'a vu !
- Tu nous traites de menteurs ? s'énerve Franck. Tu veux le voir en gros plan, mon poing ?
Mourad bat prudemment en retraite, mais conserve une mimique incrédule qui en dit long. D'ailleurs, il n'est pas le seul.
- Faudrait le faire sortir, le vieux ! souffle Franck à Tintin. Comme ça, on leur prouverait...
- Ben... Y a qu'à l'appeler !
- Bonne idée ! s'écrie Ti-Fang.
Et, mettant ses mains en porte-voix, il hurle à pleins poumons, accompagnant ses cris d'abominables grimaces :
- Pépé, pépé, montre-nous ton gros nez !
Éclat de rire général.
- Vieux gaga, vieux gaga, montre-nous tes nougats ! poursuit-il, tout excité par son succès.
Et Franck, qui ne veut pas être en reste, d'ajouter aussitôt :
- Grand-père, grand-père, montre nous ton derrière !
C'est le signal du délire. L'impasse Léon s'emplit de couinements, aboiements, miaulements et sifflements assourdissants. Miguel envoie des gravillons dans les carreaux. Benjamin esquisse des gestes grossiers. Nic pousse des "hou hou" de chimpanzé en se grattant sous les aisselles.
Soudain, la fenêtre s'ouvre et un juron bourru, précédée d'une épaisse fumée de pipe, couvre le tintamarre :

Les enfants piétinent les poireaux- Nom d'un chien, mes poireaux ! Petits galapiats, vous piétinez mes poireaux !
Comme une volée de moineaux, les fauteurs de troubles s'égaillent. Et c'est hors d'haleine et se tordant de rire qu'ils rejoignent l'école. Un nouveau jeu follement drôle vient de naître : la galapiade. Il consiste à "piétiner les poireaux du vieux" à toute heure du jour et sous n'importe quel prétexte. Et de se donner des émotions lorsqu'il se manifeste, de sa grosse voix furibonde, pour chasser les indésirables.
Finalement, la maison pourrie, malgré son nouvel habitant - et peut-être même grâce à lui - demeure une source d'amusement tout à fait appréciable, et tout le monde y trouve son compte !
Tout le monde ? Enfin presque. Nic partage sans arrière-pensées le divertissement commun, jusqu'au jour où...
Un lundi à quatre heures, s'étant attardé pour rattacher son lacet après une fameuse galapiade, il se retrouve tout seul dans l'impasse Léon. Et voit sortir le vieux, appuyé sur son râteau. Curieux, l'enfant se ratatine dans un coin et observe.
Avec difficulté, le vieux s'agenouille sur le trottoir et, de ses doigts noueux que déforment les rhumatismes, fouille consciencieusement le pavé. Cela dure longtemps. Très. C'est lent, précis, précautionneux. Nic, fasciné, ne lâche pas des yeux le surprenant mime. Et l'illusion est si parfaite qu'il a presque l'impression de voir, entre les mains du jardinier, les poireaux invisibles se redresser. Et sous l'eau de l'arrosoir, les tiges flétries reverdir.

Son ouvrage terminé, le vieux se relève et regarde Nic.
- Quelle misère, soupire-t-il, ces chenapans ne m'ont même pas laissé de quoi faire une soupe.
Un reproche pareil, ça vous descend un homme... et à plus forte raison un petit garçon de onze ans ! C'est le front plus bas que terre que Nic s'éloigne du potager ravagé, traînant derrière lui la culpabilité d'Attila. Là où tu passes, gamin, les poireaux ne repoussent pas. Va retrouver ta horde de barbares, et laisse le vieillard devant sa gamelle vide.

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