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Accueil > Documents > "Le défi du 3e millénaire" > "Le Vieux" de Gudule
LE VIEUX (3)
III - Des poireaux entre les pavés

La nuit suivante, Nic ne ferme pas l'œil. Et au réveil, sa décision est prise. Il sera du côté du plus faible. Au diable les jeux cruels de la bande, il change camp. Et pour commencer, il va présenter ses excuses au vieux.
Il saute du lit, avale son café au lait et, l'œil décidé, empoigne son cartable et s'en va.
Au fond de lui, il n'en mène pas large. Mais chaque fois qu'une bouffée d'angoisse le saisit, il pense à l'affreuse petite phrase de Franck : "Grand-père, grand-père, montre-nous ton derrière !" , et l'indignation le stimule.
Devant l'impasse Léon, il ralentit le pas. Peut-être n'y a-t-il personne ? Si le vieux s'était absenté, quel soulagement quand même...
Non, il est là, en faction derrière sa fenêtre entrouverte malgré le froid acide de ce petit matin de printemps. Et de sa pipe qui rougeoie dans la demi-obscurité s'échappe un lent filet de fumée.
Le sort en est jeté. Nic prend son courage à deux mains.
- Bonjour, pépé, lance-t-il, la gorge serrée.
La voix qui lui répond est plus douce qu'à l'ordinaire :
- Salut, p'tit gars !
Puis après un silence :
- Attention à mes poireaux, hein !
- Par où faut-il passer, s'il vous plaît ?
De la pipe, le vieux lui indique un sentier imaginaire, en bordure du trottoir. Avec toute la bonne volonté dont il est capable, Nic l'emprunte et parvient sous la fenêtre.
C'est la première fois qu'il voit le vieux si près. Quel âge peut-il avoir ? Quatre-vingts ans ? Quatre-vingt-dix ? Beaucoup, en tout cas. Un âge d'asile. Mais cet ancêtre-là a bon pied bon œil, des petits yeux sympathiques noyés dans les rides, et le teint buriné par presque un siècle de grand air.
PipeSur son crâne trône une casquette de couleur indéterminée venue tout droit d'une autre époque. Quant à sa pipe... Jamais Nic n'a vu une telle merveille. C'est une tête de zouave sculptée dans du bois sombre, et si usée que sa forme s'est modifiée au gré des gestes de l'utilisateur, comme ces statues que le vent du désert creuse toujours du même côté, remodelant le travail de l'artiste.
- Alors, mon gars, dit le vieux, débonnaire, on va à l'école du village ?
Nic a bien envie de répondre qu'ils ne se trouvent pas dans un village mais en pleine banlieue parisienne, mais se retient. Il est venu pour s'excuser, pas pour contredire le grand-père. Il se contente donc de hocher la tête, de son air le plus engageant.
- Fait frisquet, ce matin ! continue le vieux. Faudra que je pense à rentrer mes boutures de géranium, il se pourrait bien qu'on ait une gelée tardive !
- Les géraniums ont peur du froid ? s'enquiert Nic pour dire quelque chose.
- Un petit coup de givre, et ils sont tous fichus ! répond sentencieusement le vieux.
Et cette constatation a l'air de l'affecter.
Mais l'heure tourne. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Nic prend une large inspiration.
- J'étais venu pour vous dire... commence-t-il d'un ton hésitant.
Le vieux sourit, ce qui dessine autour de sa bouche un nombre effarant de parenthèses.
- T'es pas trop fier de toi, hein ? l'interrompit-il, matois.
Nic hoche la tête. C'est ça, c'est exactement ça. Le vieux a tout compris sans qu'il ait eu besoin de lui expliquer.
- Ecrabouiller des légumes, tu ne trouves pas ça joli joli, et ça te tarabuste, n'est-ce pas ?
Un petit rire silencieux secoue la vieille carcasse :
- Viens là, loupiot, je vais te confier un secret.
Nic obtempère aussitôt.
- C'est entre nous, hein ? Tu ne le répéteras pas à tous ces grands sauvages de mauvais galopins ?
Nic promet, croix de bois croix de fer. Il crache même par terre.
- J'en ai d'autres derrière ! chuchote le vieux.
- D'autres poireaux ?
- Oui da. Par devant, j'ai mis les plus moches. La terre n'est pas très bonne, elle est pleine de caillasse. Mais au fond du jardin, de l'autre côté de la maison, j'ai planté au moins dix rangées magnifiques !
Nic regarde dans la direction indiquée, mais il n'aperçoit qu'un mur aveugle. Aucun lopin de terre n'a jamais entouré la maison pourrie. Seulement du béton, du macadam et de l'asphalte.
Huit coups sonnent, quelque part à l'intérieur de la pièce.
- Je vais être en retard en classe, s'inquiète Nic.
Et il se sauve par l'allée qui longe le trottoir, en prenant bien garde aux poireaux. Même s'ils ne sont pas de tout premier choix, rien ne justifie qu'on les piétine. D'ailleurs, une fois cuits, quelle différence avec les beaux ?
Tout en marchant, il scrute malgré lui le pavé. Mais... mais oui, là, dans ce petit creux, n'y a-t-il pas une pousse verte qui se balance doucement ? Et une autre un peu plus loin ? Et encore une autre là-bas ?
Avec un bon sourire réjoui, le vieux le regarde s'éloigner en tirant sur sa pipe.

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