IV
- Ouste !

Le lendemain, c'est mercredi. A peine son petit déjeuner avalé,
Nic sort de la maison en oubliant son cache-nez dans sa hâte,
et court d'une traite jusqu'à l'impasse. Le vieux est à
sa fenêtre, la pipe à la bouche, et surveille ses plantations.
Les jours de congé sont sa bête noire. Son jardin devient
le théâtre d'un va-et-vient incessant de vauriens braillards,
saccageurs, et chantant à tue-tête le refrain à
la mode : "Grand-père, grand-père, montre-nous
ton derrière !"
Pour l'instant, cependant, tout est calme.
- Bonjour, pépé ! crie Nic, du plus loin qu'il l'aperçoit.
- Salut, fiston, content de te voir ! Tu ne connais pas la bonne nouvelle
?
- Non, quoi ?
- Les premières primevères sont sorties cette nuit.
Ah bon ? Où ça ? Nic ne voit rien.
- Mais si, insiste le vieux, regarde mieux. Là-bas, dans le
gazon !
Il l'entraîne, s'agenouille sur le trottoir, lui montre de près
les fragiles miracles.
Nic écarquille les yeux, se concentre, fait un énorme
effort d'imagination. Victoire, quelque chose apparaît. Un embryon
de végétal joli comme tout, qui pointe, impertinent,
têtu, vers la lumière.
- Je... je crois que j'aperçois quelque chose ! s'écrie
l'enfant, émerveillé.
La vision se précise. Ce n'est plus un bourgeon, mais dix,
cent, qui parsèment à présent la ruelle.
- Respire-moi ça ! s'extasie le vieux, le nez entre les pavés.
Nic l'imite. C'est un régal. Un parfum à peine perceptible,
mais d'une fraîcheur sans pareille. Quelque chose de totalement
inconnu dans ce coin de banlieue où ne poussent plus, depuis
longtemps, que des tours, des immeubles, des entrepôts et des
parkings.
-
Dans une semaine, elles seront en fleurs, dit le vieux.Va donc chercher
de l'eau pour leur donner à boire !
Subjugué, Nic obéit. L'instant d'après, c'est
lui qui arrose l'impasse Léon.
- Regarde-les redresser la tête, ces pauvrettes ! sourit le
vieux.
Nic approuve avec enthousiasme. Dans huit jours à peine, il
en est convaincu, elles couvriront cette rue misérable d'un
rutilant tapis moiré !
L'étonnement de ses copains quand ils arrivent un peu plus
tard, la bouche remplie de quolibets, et qu'ils tombent sur lui en
plein travail !
- Ben... Qu'est-ce qui te prend ? ânonne Ti-Fang, cloué
sur place par la surprise.
- Ça va pas, la tête ?
- T'es devenu zinzin ou quoi ?
- Arrêtez, n'avancez pas ! hurle Nic, pris de panique.
Indécis, les garnements reculent. Sauf Benjamin, qui se plante
devant lui, les poings sur les hanches, en beuglant :
- Et notre partie de galapiade, alors ?
- Votre partie de galapiade, elle est à l'eau !
Et joignant le geste à la parole, Nic lui vide l'arrosoir en
pleine figure.
- Mais... T'es complètement fou ! bégaie Benjamin, en
s'abrouant comme un chien mouillé.
- Il a attrapé la maladie du vieux ! dit Ti-Fang.
- C'est contagieux, tu crois ? s'inquiète Tintin.
- Moi, j'ai bien chopé la varicelle de ma sur, l'année
dernière, remarque Cédric.
- Filez, crie Nic. Allez jouer ailleurs !
Et il leur sert une seconde rasade.
- Moi, je m'en vais, dit Ti-Fang, écuré. J'ai
une partie de foot.
Son blouson a reçu trois gouttes, suprême sacrilège
!
- T'as raison, approuvent les autres en lui emboîtant le pas,
c'est pas marrant ici.
Arrivés au bout de l'impasse, ils se concertent, et hurlent
en chur : "Nicolas, imbécile, montre-nous ton nombril
!" avant de se sauver à toutes jambes.
- Bon débarras, sourit le vieux en tirant tranquillement sur
sa pipe. Fils, je suis fier de toi !
En silence, Nic repose l'arrosoir. Il n'est pas mécontent non
plus, mais vaguement inquiet tout de même : il vient de se mettre
la bande à dos. Demain, gare à la récré
!
- Penses-tu ! le rassure le vieux. C'est des étourneaux, cette
mauvaise graine-là ! Saccageurs, ça oui, mais pas courageux
pour deux sous. Tu frappes dans les mains et pfuitt ! il n'y a plus
personne.
Il rit, puis plus gravement :
- Je m'en vais fabriquer un épouvantail, et tu les verras se
carapater !
Un épouvantail ! Quelle merveilleuse idée ! Nic retrouve
aussitôt son sourire.
Et
les voilà tous deux fouillant dans l'antique cantine militaire
où pourrissent ses fripes usées.
- Choisis donc un joli costume, conseille le vieux, moi je fabrique
le croisillon.
Une heure plus tard, un ahurissant bonhomme de bois et de tissu trône
au beau milieu de l'impasse. Chapeau haut-de-forme, veste de velours
trouée, culotte informe aux couleurs indéterminables.
Le vent, en passant, agite les manches vides comme des bras désarticulés.
- On dirait qu'il danse, remarque Nic, vaguement impressionné.
- C'est de la belle ouvrage, fiston, apprécie le vieux. Maintenant
on peut partir tranquilles : ce lascar monte la garde. Les maudits
volatiles n'ont qu'à bien se tenir ! |