|
|
| Accueil
> Documents
> "Le
défi du 3e millénaire" > "Le Vieux"
de Gudule |
| LE
VIEUX (5) |
V
- Pêcheurs d'aurore

- Une petite promenade ? propose aimablement le vieux.
Ce n'est pas de refus. Les voici donc bras dessus bras dessous arpentant
l'avenue Jean Jaurès.
- On va passer par ce petit bois là-bas, dit le vieux, montrant
un groupe d'immeubles particulièrement sinistres.
- D'accord ! répond Nic, en omettant de lui signaler qu'il
s'agit de la résidence Paul Valéry, où habitent
Miguel et Mourad, et dont le père de Cédric est concierge.
L'il rivé au sol, le vieux inspecte mousses et lichens.
- C'est humide, par ici, remarque-t-il. Un bon coin pour les mousserons,
faudra revenir en octobre.
C'est humide, en effet. Le caniveau est bouché depuis presque
trois mois, mais la voirie n'est pas passée. Personne, d'ailleurs,
ne s'en préoccupe. La mare s'étend de jour en jour,
dans l'indifférence générale.
- Idéal pour pêcher ! remarque le vieux. Demain, à
l'aube, ça te plairait qu'on s'offre une petite friture ?
Nic pousse un cri de joie, aussitôt réfréné
par son compagnon : en forêt, le silence est de rigueur si on
veut pouvoir observer la faune et la flore !
- Je ne connaissais pas cet étang, murmure le vieux, pensif.
Ses berges sont très belles !
Nic regarde tout autour de lui, fait une mise au point dans sa tête
- ce qui, maintenant qu'il commence à avoir l'habitude, ne
lui prend pas plus de trente secondes -, et admire. Ces roseaux aux
pointes noires, se balançant doucement sur l'eau came, c'est
vrai que c'est superbe ! Et ce vol de canards aux cols verts, rasant
le flot et remontant à la verticale dans un grand bruissement
d'ailes ! Et ces tapis de nénuphars, d'une blancheur d'ivoire,
dont les pétales s'ourlent d'un feston rose ! Et ces algues
aux chevelures pourrissantes, affleurant à la surface et venant
mourir le long des rives !
-
Là, une grenouille ! s'écrie soudain le garçon.
Un éclair vert a jailli de la végétation. Nic
se jette à sa poursuite.
Une voiture l'évite de justesse, et le conducteur, ouvrant
sa portière, l'insulte, furieux. Mais l'enfant ne l'entend
pas.
- Je l'ai ! s'exclama-t-il, les mains en cornet sur le sol.
- Laisse ce bestiau, va ! rétorque le vieux, bon enfant. Il
est mieux dans sa flotte que dans ta poche. Capturer n'importe quoi
juste pour s'amuser, c'est bon pour les bredins...
-
Les quoi ?
- Les bredins, les idiots, quoi ! Les grenouilles, ça vous
réjouit quand ça barbotte et que ça piaule au
coucher du soleil, mais elles crèvent quand on les tripote.
Nic relâche aussitôt sa proie.
- Koâ ! fait la grenouille, se sauvant dans un bond.
D'autres lui répondent aussitôt. De partout, des coassements
s'élèvent.
- On dirait que l'étang chante ! dit Nic, en extase.
Le vieux se met à rire. Ces marmots de la ville, tout de même,
un rien les émerveille ! |
*
* * |
C'est
avec mille ruses que Nic se lève, à quatre heures, le
lendemain matin. Il fait encore nuit noire, ses parents dorment à
poings fermés. Il a caché, la veille au soi, sa montre
à quartz sous l'oreiller, pour que les bip-bip électroniques
ne réveillent que lui. Prestement il s'habille, et, ses baskets
en main, sort de l'appartement.
Le vieux l'attend sur le seuil, en mâchonnant sa pipe.
- Brrr ! frissonne le gamin, malgré blouson et son écharpe.
- Je t'ai préparé du lait chaud, fiston. Bois-le vite,
ça te ragaillardira !
L'enfant bondit de joie et se jette sur le bol fumant.
- Il est tout frais, de la traite d'hier soir ! précise le
vieux.
Contre le mur de la maison, deux cannes à pêche sont
préparées.
- Je les ai confectionnées cette nuit, avec du bois de sureau,
le plus souple !
Les longues perches flexibles n'attendent que le coup de poignet qui
les animera.
- On y va ? s'impatiente Nic.
Chacun
son outil sur l'épaule, ils se retrouvent bientôt au
bord de l'étang. Une vaste lune, à peine pâlissante,
se reflète dans l'eau. Hululements, crissements, stridences
montent des profondeurs de la nuit. De la rosée jusqu'aux genoux,
face au matin qui va se lever peu à peu, les deux pêcheurs,
d'un même geste assuré, lancent leur fil dans l'eau.
Et avec la même gravité, ils commencent à guetter
le bouchon.
"On dirait que j'attraperais une carpe grosse comme ça,
pense Nic. C'est maman qui serait contente ! Elle la préparerait
avec des oignons, et on s'en mettrait jusque-là ! Je me demande
quel goût ça a, un poisson qu'on a attrapé soi-même.
Rien à voir, bien sûr, avec ceux qui puent dans la vitrine
du poissonnier !"
- Je vais t'apprendre un truc, dit le vieux, rompant le silence. Il
n'y a rien de plus lent qu'un poisson. Ça s'approche l'appât,
ça repart, ça revient, faut très longtemps pour
qu'il se décide à y goûter. Alors, tu dois être
encore plus lent que lui. Si tu t'énerves, c'est fichu. Il
le sent à travers le fil, et il ne mord pas.
C'est bien la première fois qu'un adulte fait, devant Nic,
l'éloge de la lenteur ! Lui qu'on presse à longueur
de journée : vite, tu vas être en retard à l'école
; dépêche-toi de manger ; grouille-toi de terminer tes
devoirs, sois plus rapide pour te lever, te laver, jouer, marcher,
travailler, dormir...
A six heures, lorsque les éboueurs passent, quel n'est pas
leur étonnement de trouver, au bord du caniveau, aussi immobiles
que deux statues de cire, un vieux et un gamin armés de cannes
à pêche.
- Vous avez pris quelque chose ? rigole un grand Camerounais en salopette
verte.
Les deux pêcheurs ne bronchent pas. Ils regardent le soleil
monter derrière les joncs, et les bouchons flotter dans les
vaguelettes scintillantes. Nic rentrera bredouille, un peu avant la
sonnerie du réveil, et personne ne s'apercevra de sa fugue.
Mais toute la journée, les lueurs de cette aurore lui laisseront
dans le cur une radieuse sérénité.
|
|
|
|