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défi du 3e millénaire" > "Le Vieux"
de Gudule |
| LE
VIEUX (6) |
VI
- Trois saisons de bonheur

Et ainsi passe le printemps. Nic en suit passionnément toutes
les manifestations, à travers le regard de son nouvel ami.
Il ne rate ni l'éclosion des ufs dans leurs gaines de
brindilles, ni celle des têtards dans leur gangue gélatineuse,
ni l'éclatement des bourgeons et leur métamorphose en
feuillage et en fleurs, ni l'étourdissant foisonnement de végétaux
sur la peau féconde de la terre. Il apprend à reconnaître,
dans les chats du quartier, à un tressaillement de l'échine
sous le poil, à une vibration des moustaches, à une
dilatation de la pupille, l'époque magique du rut. Et à
distinguer parmi les autres une femelle grosse, à un certain
air de majesté. Les parades amoureuses des pigeons lui deviennent
familières, et chaque phase de leur brève romance, chaque
redondance du jabot, battement d'ailes ou claquement de bec. Il semble
au gamin que la nature lui chuchote tous ses secrets à l'oreille,
par la voix de son nouvel ami. Le vieux parle, explique, et l'ordre
des choses se déploie.
C'est alors que vient l'été.
Jusque-là,
pour Nic, l'été ne signifiait pas grand-chose, à
part les vacances, les vêtements légers, et quinze jours
de colo au bord de l'Atlantique. Le visage des villes ne change pas
au rythme des saisons. Les couleurs restent les mêmes, les odeurs
aussi. Aujourd'hui, cependant, tout est différent. La nature
a pris possession de l'espace.
Un après-midi de juillet :
- Je t'attendais, dit le vieux. Le rosier s'est ouvert.
La
pipe au poing, il monte la garde, des fois qu'un malotru pointerait
son nez et menacerait le chef-d'uvre.
Tout danger, pourtant, semble écarté. Il y a belle lurette
que les galapiades n'intéressent plus personne. Après
quelques faibles récidives, la bande s'est lassée de
la monotonie du jeu et a couru vers d'autres aventures. D'ailleurs,
à leur insu, les gamins du quartier eux-mêmes sont touchés
par la bienheureuse somnolence de l'été et forment,
dans la fraîcheur des porches, des petits groupes désuvrés.
Nic s'approche de la rose, ébloui, et durant un long moment,
contemple les pétales finement ciselés. C'est une Baccara
veloutée, d'un rouge presque noir.
- C'est beau... murmure-t-il. Et ça sent bon...
- Que dirais-tu
d'une petite sieste dans le verger ? propose le vieux, en nage.
L'ombre des pommiers est touffue et d'une fraîcheur idéale.
Nic accepte avec empressement. Tout au bout de l'impasse Léon,
à même le trottoir, le gamin et le vieil homme se trouvent
une bonne petite place, sous un poteau téléphonique.
Mais au moment de s'installer :
- Ah les bougres de saligauds ! s'écrie le vieux, indigné.
Dans le bois du poteau, une main maladroite a creusé des initiales
à l'Opinel. Le vieux y passe un doigt navré, teste la
consistance de la sève, la profondeur de la blessure, et ronchonne.
C'est son meilleur fruitier qu'on a blessé de la sorte !
- Rappelle-moi d'y poser un cataplasme de boue, après la sieste,
recommande-t-il à l'enfant. La plaie est encore fraîche,
on limitera les dégâts. Faudrait surtout pas que les
fourmis s'y installent !
Les petites pommes d'août, qui mûrissent doucement, dégorgent
une senteur acide. Guêpes et abeilles emplissent l'atmosphère
d'un entêtant bourdonnement, auquel se mêle le grésillement
aigu des criquets.
- On est bien, hein ? chuchote Nic, à demi assoupi.
Sans répondre, le vieux ramasse une pomme tombée, l'ouvre
en deux, la tend un instant devant lui. Un frelon s'y pose et, de
sa trompe minuscule, tête éperdument la pulpe blonde.
- Regarde-moi ce bel appétit ! rit le vieux.
Tout le corps de l'insecte vibre, du bout des antennes à la
pointe du dard. Puis, repu, le frelon s'envole. Alors, lâchant
la pomme, le vieux bâille, s'étire, ferme les yeux. Quelques
instants encore, Nic écoute chanter le pré, puis s'endort
à son tour, ivre de bonheur. |
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Octobre. Nic
rentre en classe sans grand enthousiasme. Les copains ne l'intéressent
plus, et c'est réciproque. À peine se cherchent-ils
noise de temps en temps, mais sans insister. Ils ne vivent plus
dans le même univers.
Les feuilles commencent à jaunir. C'est tout d'abord un imperceptible
palissement, une mauvaise mine, un peu d'anémie. Puis, d'un
coup, tout se met à flamber. D'orange, d'ocre et de roux,
les arbres allument le ciel.
Le vieux, maintenant, surveille sa vigne. Le mildiou lui donne bien
du souci !
- Va falloir sulfater ! grogne-t-il sans arrêt.
Mais ça lui plaît guère : ces saloperies de
produits chimiques vont encore lui pourrir son vin !
La
vigne est superbe, pourtant. Elle porte des grappes aux grains petits
et ronds, bien juteux, parfumés à souhait. Quant aux
poires du verger, leur peau lisse et tendue à craquer regorge
d'indicibles délices. Elles sont si fondantes qu'elles vous
coulent dans la bouche comme du beurre !
Un mercredi :
- J'ai besoin de bois pour mon feu, dit le vieux. Avec ce mauvais
vent qui se lève toutes les nuits, mes rhumatismes me font
souffrir... Tu viens m'aider ?
Les voilà partis de rue en rue pour glaner des branches.
Les voisins ont pris depuis longtemps l'habitude de voir déambuler
les deux compagnons, le nez à terre ou l'il vers le
ciel, ramassant n'importe quoi, s'asseyant n'importe où,
s'extasiant sans raison devant un mur éboulé, une
plaque d'égout, une épave de voiture.
Leurs manigances n'étonnent personne : l'un est notoirement
gâteux, l'autre le distrait avec complaisance, nul n'y trouve
à redire. Quant aux parents de Nic, ils préfèrent
le voir tenir compagnie à un vieillard que traîner
avec les petits voyous de la cité !
- Là, s'écrie le vieux, regarde la belle bûche
!
C'est presque une souche : un énorme rondin, rongé
de pourriture, dans lequel une population de vers a élu domicile.
- Tape-la par terre pour la vider, recommande le vieux. Bien sèche,
elle me durera la journée !
- Les voilà qui font les poubelles, maintenant ! s'indigne
la boulangère derrière son comptoir. Ce pépère-là,
m'est avis qu'il serait mieux à l'asile !
- Bah, ça occupe le gosse, répond sa cliente avec
indulgence. Pendant ce temps-là, il ne pense pas à
mal !
A
mille lieues de là, piétinant les feuilles craquantes
et le terreau moussu :
- Des champignons ! crie Nic.
Toute une nappe, tapie dans le sous-bois. Des pleurotes, des cèpes,
des amanites, des bolets.
- De quoi nous concocter une bonne omelette, ce soir ! approuve
le vieux. Mais attention, fiston, ne cueille pas n'importe quoi.
Ceux-ci sont comestibles, mais ceux-là, pas touche !
Ce soir-là, le festin est royal : des ufs à
l'ail et aux lamelles de cèpes, un petit verre de piquette
de l'année précédente, le tout dégusté
auprès de la cheminée, avec le craquement du bois
encore humide et le parfum des résineux qui brûlent.
- Quand les raisins seront à point, annonce le vieux, c'est
toi qui presseras le vin. Je n'ai plus mes jambes de vingt ans,
et il en faut, de l'énergie, pour danser dans la cuve !
Le crépuscule est d'un bleu obscur. Nic et le vieux sont
assis côte à côte sur le pas de la porte. Ils
ne disent rien. Ils regardent les grands champs fraîchement
retournés qui s'étendent à l'infini sous le
ciel houleux. Un vent sauvage tourbillonne autour d'eux. De la forêt,
on ne voit que les cimes flamboyantes qui se meuvent au gré
des rafales.
- Il n'y en a plus pour très longtemps, dit le vieux.
- Avant quoi ? demande Nic, vaguement inquiet.
- Avant la morte-saison.
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