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L'AMOUR : roman rose, roman sentimental, roman d'amour...
(Page 7)
par Anne Rabany, inspectrice d'académie

V. L'homosexualité dans la littérature de jeunesse pour adolescents

Depuis la fin des années 80 se profile une lente institutionnalisation des droits homosexuels. La reconnaissance légale du couple homosexuel et donc de l'homosexualité conjuguée à une évolution des mentalités sur ce sujet ont modifié la perception et les représentations de ce qui fut longtemps considéré comme une perversion, un acte contre nature. Néanmoins les tabous, non-dits et préjugés ont longtemps persisté et persistent encore. Ils sont maintenus par une certaine réserve, une crispation lorsque le sujet est abordé. Par ailleurs, les diffusions de toutes sortes destinées à combattre les préjugés homophobiques sont longtemps restées exclusivement réservées aux adultes. En effet, les enfants ont longtemps grandi dans un environnement où l'éducation parentale, les lacunes de l'éducation sexuelle dispensée à l'école sur le sujet et un manque d'information ont eu trop tendance à enfermer les relations entre personnes de même sexe dans la marginalité quand ce n'est pas dans la déviance mais aussi à les réduire à une question uniquement sexuelle où tout sentiment serait absent. A ce niveau, les choses connaissent aussi une certaine évolution et, plus particulièrement dans le domaine de l'édition pour la jeunesse (presse, documentaire, fiction) le thème de l'homosexualité est, depuis quelques années, bien plus largement abordé qu'auparavant.

L'image de l'homosexuel, donnée dans les récits a changé. C'était d'abord "l'amour qui n'osait pas dire son nom", et les personnages entretenaient dans le roman des relations parfois très ambiguës, qu'on pense à Un papillon sur la peau de Virginie Lou, ou à La danse du coucou d'Aidan Chambers, quand ils n'étaient pas pris comme prétextes pour évoquer l'épidémie du SIDA, voir par exemple Le cerf-volant brisé de Paula Fox, La nuit du concert de M. E. Kerr. L'homosexuel dans la littérature de jeunesse est trop souvent malade ou mort.
Quelques ouvrages changent cette image comme Les lettres de mon petit frère de Chris Donner, ou Macaron citron qui a en plus le mérite d'aborder la question du lesbianisme et qu'on peut rapprocher en ce sens du très beau Côte d'Azur de Cathy Bernheim.

Il ne fait donc plus aucun doute que le sujet de l'homosexualité investit pleinement le champ de l'édition jeunesse. Mais si l'on ne peut que constater cette évolution, on peut se demander s'il est justifié d'aborder le sujet de l'homosexualité dans la littérature jeunesse. Pour certains, comme l'écrivain Olivier De Vleeschouwer, l'homosexualité n'est pas un sujet en soi et participe en fait d'une problématique plus large qui serait celle de la différence et de l'homophobie. L'éditrice Geneviève Brisac, qui abonde en ce sens, affirme ainsi que la question n'est pas d'aborder l'homosexualité mais plutôt l'homophobie.
Pourtant, certains arguments peuvent être avancés pour justifier d'un traitement explicite de l'homosexualité. Il s'agit d'abord d'informer objectivement sur ce sujet afin d'éviter la reproduction de préjugés et d'attitudes homophobes et on ne peut combattre ces comportements sans, dans un premier temps, faire connaître l'homosexualité dans toute sa réalité.
Pour cela, les documentaires et la presse jeunesse jouent pleinement leur rôle d'informateur. La littérature jeunesse a aussi une fonction pédagogique, elle doit aider l'individu à la formation et au développement de sa personnalité. La jeune personne se découvrant homosexuelle doit pouvoir retrouver des modèles d'identification positive afin de ne pas vivre cette découverte comme une souffrance, un drame et pouvoir comprendre que l'amour homosexuel est tout aussi estimable qu'un amour hétérosexuel. On touche ici à la fonction de " livre miroir " du récit pour la jeunesse, celle qui permet aux jeunes lecteurs de se retrouver dans le livre. Depuis Valérie et Chloé, on trouve bien d'autres livres adoptant dans son approche narrative le point de vue d'un adolescent homosexuel ou croyant l'être.

     La fiction
Dans Je ne suis pas une fille à papa, Christophe Honoré approfondit cet aspect de l'homosexualité qu'est l'homoparentalité. Il utilise le même point de vue narratif, c'est-à-dire que c'est Lucie qui raconte sa vie avec ses deux mamans. Lucie semble heureuse et cela participe d'une volonté de l'auteur qui peut apparaître démagogique à certains ou angélique. Il s'agit en fait de donner aux enfants vivant cette situation un repère positif mais aussi de permettre aux autres d'ouvrir les yeux et de se débarrasser de leurs préjugés. L'intérêt de ce livre, c'est qu'il dédramatise l'homosexualité et surtout qu'il fait du couple homosexuel une situation banale. Christophe Honoré ne prend même pas la peine de mettre en scène une Lucie qui aurait à souffrir de la situation auprès de camarades de classe, évitant ainsi une approche trop caricaturale à son récit.

Les lettres de mon petit frère de Chris Donner, L'école des loisirs, 1991 : Mathieu écrit pendant les vacances à son frère homosexuel qui pour la première fois a préféré partir de son coté. Ici, l'homosexualité est effectivement abordée indirectement, elle est là en toile de fond et encore une fois, si elle est mal vécue par les parents, elle l'est beaucoup moins par les enfants.

Dans On m'a oublié de Guillaume Le Touze, L'école des loisirs, 1996, le mot homosexualité n'est même pas prononcé et celle d'un des personnages n'a strictement rien à voir avec l'histoire et relève de l'anecdotique (à la mort de sa grand-mère, le petit Guillaume est confié à son oncle par ses parents le temps de l'enterrement. Le lecteur découvre au détour d'une phrase que cet oncle est homosexuel, ce que Guillaume savait déjà, sans que cela n'influence en rien l'histoire).

Macaron citron, Syros, 2001, est un livre passionnant et très profond. Claire Mazard a le tact pour évoquer ce sujet avec douceur comme elle l'avait fait pour l'homosexualité masculine dans Le cahier rouge. Mais là où ce premier roman se terminait mal en racontant le suicide du frère du narrateur parce qu'il était homosexuel, Macaron citron aborde le thème de l'homosexualité sous un jour optimiste et prometteur.
Elsa a seize ans et pour la première fois, elle est super-méga-amoureuse. Son bel, son grand amour, c'est Sarah, la fille de première qui était venue faire un exposé sur la mer d'Aral dans sa classe pour présenter l'option SVT. Elsa est amoureuse, mais elle n'a personne à qui en parler : son père est subitement parti à un colloque, son copain d'enfance veut sortir avec elle et elle s'est fâchée avec sa meilleure amie. Elsa est amoureuse, mais elle est toute seule, et Sarah, l'aime-t-elle seulement ?
Point d'idéalisme dans l'écriture de Claire Mazard. Elsa, l'héroïne, si elle accepte pleinement son homosexualité, se voit seule comme souvent dans ce genre de situations. Parents comme amis s'éloignent d'elle et la jeune fille se renferme d'autant plus qu'elle en devient irritable et inabordable, en proie aux questionnements, aux doutes, à la certitude de ne pas être comprise voire rejetée. Et c'est là que le message de l'auteure change tout. Claire Mazard affirme que si on rompt avec cette attitude de renfermement, si on instaure le dialogue, les événements se dérouleront mieux. Et notre Elsa de parler avec sa mère qui lui affirme en retour son amour, de parler avec son amie qui était jalouse de la voir avec quelqu'un d'autre, de parler avec Sarah pour se rendre compte finalement et heureusement que son amour était partagé. Il faut parler, ne pas laisser s'instaurer le quiproquo ou l'ambigu et les relations se dénoueront d'elles-mêmes ; certes, pas toutes, puisque le père d'Elsa se sent toujours mal à l'aise avec les amours de sa fille, mais il faut aussi savoir laisser aux gens le temps d'accepter à leur tour ce qu'ils ne comprennent pas de prime abord.

Intégrant la réalité sociale de l'homosexualité, l'édition pour la jeunesse a réussi à trouver l'angle d'attaque qui lui permet d'aborder le sujet avec intelligence. Si des efforts restent à faire dans le domaine de l'album, des bandes dessinées ou dans l'approche narrative des romans pour grands adolescents, il apparaît que les documentaires et la presse remplissent leur rôle d'informateur sur le sujet tandis que le roman pour enfants et adolescents semble avoir trouvé le ton juste, en tous cas concernant la lutte contre l'homophobie, pour évoquer l'homosexualité.

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