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V. L'homosexualité
dans la littérature de jeunesse pour adolescents
Depuis la fin
des années 80 se profile une lente institutionnalisation
des droits homosexuels. La reconnaissance légale du couple
homosexuel et donc de l'homosexualité conjuguée à
une évolution des mentalités sur ce sujet ont modifié
la perception et les représentations de ce qui fut longtemps
considéré comme une perversion, un acte contre nature.
Néanmoins les tabous, non-dits et préjugés
ont longtemps persisté et persistent encore. Ils sont maintenus
par une certaine réserve, une crispation lorsque le sujet
est abordé. Par ailleurs, les diffusions de toutes sortes
destinées à combattre les préjugés homophobiques
sont longtemps restées exclusivement réservées
aux adultes. En effet, les enfants ont longtemps grandi dans un
environnement où l'éducation parentale, les lacunes
de l'éducation sexuelle dispensée à l'école
sur le sujet et un manque d'information ont eu trop tendance à
enfermer les relations entre personnes de même sexe dans la
marginalité quand ce n'est pas dans la déviance mais
aussi à les réduire à une question uniquement
sexuelle où tout sentiment serait absent. A ce niveau, les
choses connaissent aussi une certaine évolution et, plus
particulièrement dans le domaine de l'édition pour
la jeunesse (presse, documentaire, fiction) le thème de l'homosexualité
est, depuis quelques années, bien plus largement abordé
qu'auparavant.

L'image de l'homosexuel, donnée dans les récits a
changé. C'était d'abord "l'amour qui n'osait
pas dire son nom", et les personnages entretenaient dans le
roman des relations parfois très ambiguës, qu'on pense
à Un papillon sur la peau de Virginie Lou, ou à
La danse du coucou d'Aidan Chambers, quand ils n'étaient
pas pris comme prétextes pour évoquer l'épidémie
du SIDA, voir par exemple Le cerf-volant brisé de
Paula Fox, La nuit du concert de M. E. Kerr. L'homosexuel
dans la littérature de jeunesse est trop souvent malade ou
mort.
Quelques ouvrages changent cette image comme Les lettres de mon
petit frère de Chris Donner, ou Macaron citron
qui a en plus le mérite d'aborder la question du lesbianisme
et qu'on peut rapprocher en ce sens du très beau Côte
d'Azur de Cathy Bernheim.

Il ne fait donc plus aucun doute que le sujet de l'homosexualité
investit pleinement le champ de l'édition jeunesse. Mais
si l'on ne peut que constater cette évolution, on peut se
demander s'il est justifié d'aborder le sujet de l'homosexualité
dans la littérature jeunesse. Pour certains, comme l'écrivain
Olivier De Vleeschouwer, l'homosexualité n'est pas un sujet
en soi et participe en fait d'une problématique plus large
qui serait celle de la différence et de l'homophobie. L'éditrice
Geneviève Brisac, qui abonde en ce sens, affirme ainsi que
la question n'est pas d'aborder l'homosexualité mais plutôt
l'homophobie.
Pourtant, certains arguments peuvent être avancés pour
justifier d'un traitement explicite de l'homosexualité. Il
s'agit d'abord d'informer objectivement sur ce sujet afin d'éviter
la reproduction de préjugés et d'attitudes homophobes
et on ne peut combattre ces comportements sans, dans un premier
temps, faire connaître l'homosexualité dans toute sa
réalité.
Pour cela, les documentaires et la presse jeunesse jouent pleinement
leur rôle d'informateur. La littérature jeunesse a
aussi une fonction pédagogique, elle doit aider l'individu
à la formation et au développement de sa personnalité.
La jeune personne se découvrant homosexuelle doit pouvoir
retrouver des modèles d'identification positive afin de ne
pas vivre cette découverte comme une souffrance, un drame
et pouvoir comprendre que l'amour homosexuel est tout aussi estimable
qu'un amour hétérosexuel. On touche ici à la
fonction de " livre miroir " du récit pour la jeunesse,
celle qui permet aux jeunes lecteurs de se retrouver dans le livre.
Depuis Valérie et Chloé, on trouve bien d'autres
livres adoptant dans son approche narrative le point de vue d'un
adolescent homosexuel ou croyant l'être.

La fiction
Dans Je ne suis pas une fille à papa, Christophe Honoré
approfondit cet aspect de l'homosexualité qu'est l'homoparentalité.
Il utilise le même point de vue narratif, c'est-à-dire
que c'est Lucie qui raconte sa vie avec ses deux mamans. Lucie semble
heureuse et cela participe d'une volonté de l'auteur qui
peut apparaître démagogique à certains ou angélique.
Il s'agit en fait de donner aux enfants vivant cette situation un
repère positif mais aussi de permettre aux autres d'ouvrir
les yeux et de se débarrasser de leurs préjugés.
L'intérêt de ce livre, c'est qu'il dédramatise
l'homosexualité et surtout qu'il fait du couple homosexuel
une situation banale. Christophe Honoré ne prend même
pas la peine de mettre en scène une Lucie qui aurait à
souffrir de la situation auprès de camarades de classe, évitant
ainsi une approche trop caricaturale à son récit.

Les lettres de mon petit frère de Chris Donner, L'école
des loisirs, 1991 : Mathieu écrit pendant les vacances à
son frère homosexuel qui pour la première fois a préféré
partir de son coté. Ici, l'homosexualité est effectivement
abordée indirectement, elle est là en toile de fond
et encore une fois, si elle est mal vécue par les parents,
elle l'est beaucoup moins par les enfants.

Dans On m'a oublié de Guillaume Le Touze, L'école
des loisirs, 1996, le mot homosexualité n'est même
pas prononcé et celle d'un des personnages n'a strictement
rien à voir avec l'histoire et relève de l'anecdotique
(à la mort de sa grand-mère, le petit Guillaume est
confié à son oncle par ses parents le temps de l'enterrement.
Le lecteur découvre au détour d'une phrase que cet
oncle est homosexuel, ce que Guillaume savait déjà,
sans que cela n'influence en rien l'histoire).

Macaron citron, Syros, 2001, est un livre passionnant
et très profond. Claire Mazard a le tact pour évoquer
ce sujet avec douceur comme elle l'avait fait pour l'homosexualité
masculine dans Le cahier rouge. Mais là où
ce premier roman se terminait mal en racontant le suicide du frère
du narrateur parce qu'il était homosexuel, Macaron citron
aborde le thème de l'homosexualité sous un jour optimiste
et prometteur.
Elsa a seize ans et pour la première fois, elle est super-méga-amoureuse.
Son bel, son grand amour, c'est Sarah, la fille de première
qui était venue faire un exposé sur la mer d'Aral
dans sa classe pour présenter l'option SVT. Elsa est amoureuse,
mais elle n'a personne à qui en parler : son père
est subitement parti à un colloque, son copain d'enfance
veut sortir avec elle et elle s'est fâchée avec sa
meilleure amie. Elsa est amoureuse, mais elle est toute seule, et
Sarah, l'aime-t-elle seulement ?
Point d'idéalisme dans l'écriture de Claire Mazard.
Elsa, l'héroïne, si elle accepte pleinement son homosexualité,
se voit seule comme souvent dans ce genre de situations. Parents
comme amis s'éloignent d'elle et la jeune fille se renferme
d'autant plus qu'elle en devient irritable et inabordable, en proie
aux questionnements, aux doutes, à la certitude de ne pas
être comprise voire rejetée. Et c'est là que
le message de l'auteure change tout. Claire Mazard affirme que si
on rompt avec cette attitude de renfermement, si on instaure le
dialogue, les événements se dérouleront mieux.
Et notre Elsa de parler avec sa mère qui lui affirme en retour
son amour, de parler avec son amie qui était jalouse de la
voir avec quelqu'un d'autre, de parler avec Sarah pour se rendre
compte finalement et heureusement que son amour était partagé.
Il faut parler, ne pas laisser s'instaurer le quiproquo ou l'ambigu
et les relations se dénoueront d'elles-mêmes ; certes,
pas toutes, puisque le père d'Elsa se sent toujours mal à
l'aise avec les amours de sa fille, mais il faut aussi savoir laisser
aux gens le temps d'accepter à leur tour ce qu'ils ne comprennent
pas de prime abord.

Intégrant la réalité sociale de l'homosexualité,
l'édition pour la jeunesse a réussi à trouver
l'angle d'attaque qui lui permet d'aborder le sujet avec intelligence.
Si des efforts restent à faire dans le domaine de l'album,
des bandes dessinées ou dans l'approche narrative des romans
pour grands adolescents, il apparaît que les documentaires
et la presse remplissent leur rôle d'informateur sur le sujet
tandis que le roman pour enfants et adolescents semble avoir trouvé
le ton juste, en tous cas concernant la lutte contre l'homophobie,
pour évoquer l'homosexualité.
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