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Familles et générations : vers plus de partage ? (3)
par Geneviève Arfeux-Vaucher
Directeure de recherche, Fondation Nationale de Gérontologie, Paris

Assiste-t-on à un délitement du lien ou à une évolution qu'il s'agirait de repérer pour mieux savoir vivre ensemble ?


La vie est faite d'épreuves et ce depuis toujours. Comment vivre ces difficultés tout en ayant des liens créatifs de progrès et de plaisir, contre des liens vides ou mortifères ?

Mais le contexte actuel, social et familial réuni, donne une place à l'individu plus importante qu'au groupe. L'individu prime sur le groupe, "en solo" contre les sociétés holistes des siècles passés. Evolution sociale visible à travers la place faite au célibat.

Cette primauté de l'individu a-t-elle pour conséquence la dilution du lien ?

J.C.Kaufmann : "Lien, qui tend progressivement à devenir […] un simple instrument, au service d'un individu cherchant à construire lui-même sa propre identité il y a moins de liens, mais des liens forts, exclusifs, répétés, immédiats. A la fois protecteurs et enfermants."


F. de Singly : "Le drame de cette seconde modernité réside dans cette injonction paradoxale : pour être membre de la société, deviens un individu individualisé. Cependant, cette double contrainte peut être desserrée si chacun comprend que la réalisation de soi exige d'une part un cadre social et économique qui doit être élaboré ensemble en politique, et d'autre part une reconnaissance mutuelle des différences affirmées. Narcisse ne peut donc se réaliser s'il vit comme Robinson."


Etre soi-même, c'est prendre le risque, ou la chance, de moins se résigner, de dire ses désirs d'être plus heureux, moins assujetti à un destin écrit avant même sa naissance, de chercher à réaliser ses désirs, d'aimer sans contrainte, de vivre avec des projets jusqu'au bout de sa vie. Si l'allongement de la vie est lié aux modifications sanitaires et socio-économiques, il découle aussi de l'acquisition de cette possibilité d'être soi-même, plus grand aujourd'hui qu'hier. Vivre contraint, contre ses désirs ne facilite pas la prise d'âge. Le discours (discutable) sur le vieillissement réussi prend appui sur des études américaines pour démontrer ce gain d'espérance de vie.

L'élaboration de soi contient des risques. Ne pas être laissé sur le bord du chemin contre plus de liberté pour construire sa vie, pour donner forme à son identité, s'accompagne d'une certaine forme d'insécurité existentielle. C'est le prix à comprendre et à admettre. La liberté (relative) de construction de soi s'accompagne d'un sentiment intérieur d'insécurité, et qui dure toute la vie.


Les aléas de la vie, les événements de la vie qui ont fondamentalement changé, c'est la valeur qu'on leur attribue et l'attention à leurs conséquences psychiques et sociales :

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les recompositions familiales existaient (ex. : "Blanche Neige" et "Cendrillon") ;
les désirs incestueux aussi (ex. : "Peau d'Âne") ;
des enfants étaient élevés sans père, parti gagner sa vie sur les routes de France ou à Paris, ou décédé en mer ou au combat (les romans d'Hector Malo et de C. Dickens) ;
des jeunes étaient séparés tôt de leurs parents pour être élevés et employés par des patrons ou par l'armée ;
ceux qui avaient le privilège de réussir le certificat d'étude et de poursuivre des études, bien souvent exilés loin de chez eux pour toute l'année scolaire, dans des pensionnats peu chaleureux (ex. : "Le petit chose" d'A. France).

L'absence de repères contraignants extérieurs à soi, tels qu'ils fonctionnaient dans la société jusqu'au début du 20e siècle, ce qui en déstabilise plus d'un, non seulement les jeunes mais bon nombre d'adultes vivant les tâches éducatives dans l'insécurité : ai-je raison de lui interdire telle chose, de lui permettre telle autre ? Mes raisons ou mes justifications sont-elles bonnes et pourquoi, est-ce que j'y crois vraiment ? Les rapports hommes/femmes au sein du couple comme dans la société, les relations parents/enfant, enseignants/élèves ?
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